Megalithic landscapes of Carnac and South Morbihan

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Yves Coppens

En balade avec Yves Coppens

Comment naissent les passions et les vocations ? Le temps d’une balade dans les alignements de Carnac, le célèbre paléoanthropologue raconte le petit garçon qu’il était, courant parmi les menhirs, s’enthousiasmant pour un petit bout d’os trouvé dans la falaise, parcourant la campagne à bicyclette, pour observer dolmens et allées couvertes…

 

 

« Dès que j’ai su marcher, je courais à travers les menhirs »

« Mes souvenirs des alignements remontent aux temps reculés de mon enfance. Dans la maison familiale de Vannes, j’ai retrouvé des photographies de mes premières années. Elles attestent que, dès que j’ai su marcher, je courais à travers les menhirs. On ne peut pas dire qu’à ce jeune âge, il s’agissait d’une vocation, mais cela signifie en revanche que mon paysage psychologique est parsemé depuis toujours de menhirs et de grosses pierres.

Regardez, c’est de la roche, comme ma tête. Je suis un menhir façonné – comme tout le monde – par les cailloux de mon pays. Dans les années 1940, j’ai commencé à fouiller, à gratter un dolmen situé près de chez moi à La Trinité-sur-Mer. Je ne sais d’ailleurs pas ce qu’il est devenu, il ne semble pas avoir survécu aux constructions. Il s’appelait Mané-Roh, la colline de la pierre. C’était un dolmen à couloir classique. Le couloir avait disparu, restait la table. Et c’est sous cette table, qu’avec deux petits copains, on a entrepris nos premières fouilles. Pour y trouver quoi ? Certainement pas grand-chose, mais j’aimais déjà cela.

À cette époque, je courais à travers landes et monuments mégalithiques, à pied puis à bicyclette. J’arpentais les alignements de Carnac, le Petit-Ménec et les monuments de La Trinité-sur-Mer. Il y en a de très beaux : le Mané-Roullarde par exemple. J’allais comme cela à pied jusqu’au dolmen de Mané-Kerioned, entre Auray et Plouharnel. À Kermarquer, j’ai fait la connaissance d’un petit paysan, qui me regardait avec des yeux ronds comme des billes, interloqué par ma passion pour ces pierres. Nous allions traire ses vaches, avant d’enfourcher nos bicyclettes pour quadriller la région, juste pour le plaisir. Depuis, ce garçon est devenu professeur de sciences naturelles ! Nos virées l’auront certainement autant stimulé que moi.

L’été, tout le monde s’agglutinait sur les plages. Certes, j’aimais bien y retrouver mes cousins et cousines, mais ce que je préférais, c’était tourner le dos à la mer et observer la falaise. Un été, dans la falaise, j’ai trouvé un petit bout d’os. Je m’en rappelle parfaitement. C’était dur, la terre était dure. Mais, la curiosité aidant, j’ai gratté ce petit bout d’os et au bout de ce petit bout d’os, il y avait un autre petit bout d’os, et c’est ainsi que j’ai découvert ma première articulation. Naturellement, tout le monde se moquait de moi et de mes activités un peu bizarres.

Pourtant, je suis né dans le chaudron, mon père était scientifique et ma grand-mère maternelle – celle qui m’a par la suite déclaré : “Si toi, mon petit-fils, tu descends du singe, et bien pas moi !” –, était une Le Rouzic, née à Carnac.

À la fin de l’été, j’étais tout de même parvenu à sortir le squelette complet d’une vache. Imaginez l’hilarité de mon entourage !J’étais content de moi, alors j’ai même rapporté la vache à la maison. Ensuite, elle a été jetée, personne ne voyait d’intérêt à conserver un squelette de vache dans le jardin, sauf moi évidemment. Je le regrette un peu car aujourd’hui, je peux dire qu’elle était très certainement ancienne. Elle était ensevelie à plusieurs dizaines de centimètres de profondeur, dans un terrain qui ne me paraissait pas être un sédiment, mais une terre très indurée. Elle devait être romaine, gauloise, voire néolithique, je n’en sais rien. Une chose est sûre : c’était une vieille vache ! Ancienne comme mon attirance et cette prédisposition pour la pierre, les sédiments, la terre et tout ce qu’elle recèle.

Une attirance pour comprendre le passé, probablement parce que sa reconstitution nécessite beaucoup d’imagination. L’enfance en est riche et ma fascination pour les “hommes d’avant” venait la meubler. Moi qui n’ai jamais su imaginer le contenu d’un roman historique, j’ai préféré devenir un scientifique, froid. Même si l’intérêt que je porte aux pierres, notamment à celles-ci, sait aussi être émotionnel et sentimental. Regardez ce lichen, quel bonheur de pouvoir adhérer à un menhir et d’y passer son existence !

« Comment ce petit jeune peut-il se permettre d’énoncer une telle thèse ! Heureusement, l’histoire me donna ensuite raison. »

Ainsi, durant cette période préparatoire, prémonitoire, mon pays me réjouissait déjà. Je m’y sentais bien, j’étais le plus heureux des petits mammifères humains. Vers 1945, j’ai eu la chance de faire ma vraie rencontre avec le terrain. Mon grand-père, ancien directeur de Poste, était un grand littéraire. Il aimait le français, le grec, le latin. Il aimait écrire aussi. Il connaissait un vieux monsieur érudit de la Société polymathique du Morbihan, un certain Joseph Bouix.

Un jour, il me l’a présenté : “Voilà mon petit-fils, il est passionné de préhistoire”. Joseph Bouix m’emmena alors dans une presqu’île que l’on appelait Senage ou Le Péchit, près de Sarzeau. Un médecin de Vannes venait de découvrir un de ces sites archéologiques connus sous le nom de “fours à augets” et qualifiés de “gallo-romains”. La mer venait d’effondrer un pan de falaise de quelques dizaines de centimètres de hauteur, dégageant en coupe ce site. J’étais fasciné : la falaise regorgeait de poteries, de petites poteries toutes rouges, toutes fines. Je me suis mis à ramasser tout ce que je pouvais. Et dès le lendemain, bien évidemment, j’y suis retourné. Mais seul, cette fois. J’ai pris le temps de regarder cette trouvaille de plus près. Et à partir de ce moment-là, j’ai couru les côtes du golfe du Morbihan. Et Dieu sait s’il y en a ! J’eus le bonheur, c’est le mot, de trouver des dizaines et des dizaines de sites comparables, recelant d’autres types de poterie : des noires également, de patine “plombaginée” avec des décors, typiques d’une époque que l’on appelle La Tène, l’époque préromaine. En comparaison avec les typologies et décors de certains tessons d’un autre type de céramique aux “augets”, et grâce à mon père, j’ai pu rectifier l’âge de ces poteries. En effet, mon père était physicien à l’École supérieure de géologie de Nancy, il avait fondé un laboratoire de datation carbone 14. C’est d’ailleurs à lui que l’on doit la datation de la lune ! Il avait reçu des bouts de poussière de lune des premiers voyages américains. Grâce à son laboratoire donc, j’ai pu affirmer que ces poteries dataient de La Tène III et non de l’époque romaine, ce qui me valut les remontrances de mes aînés ! Comment ce petit jeune peut-il se permettre d’énoncer une telle thèse ! Heureusement, l’histoire me donna ensuite raison.

Le choc de terrain était d’autant plus intéressant que j’ai beaucoup étudié ces petits vases à sel. Ils m’ont offert une clé de compréhension des Gaulois et de leur ingéniosité, ayant déjà inventé la production semi-
industrielle de masse. Le long des côtes, ils avaient établi des ateliers d’extraction du sel marin, des fours assuraient la fabrication des briquetages et moules, certainement jetables, qu’ils employaient pour réaliser des pains de sel, les pots étaient empilés les uns dans les autres, stockés dans des réserves. Cela a été ma première petite entreprise. J’avais trouvé la manière dont les Gaulois faisaient le sel. Je percevais l’importance de tels sites d’artisanat dans la société de l’époque, ainsi que la diversité de ses cultures. Les formes de moules ne sont pas les mêmes partout.

Malheureusement, je n’ai pas entrepris beaucoup de fouilles néolithiques : elles étaient interdites. De plus, autour des alignements, les sols sont des sols de bruyère, ni très épais, ni très costauds. Les menhirs sont plantés dedans avec des pierres de calage. C’est pour cela que l’on évite les piétinements de visiteurs :
ils décalent les pierres et menacent de faire tomber les menhirs. Je profitais donc des prélèvements à partir des coupes dans la falaise. Et j’ai également beaucoup visité les éperons barrés, promontoires rocheux, que les néolithiques devaient employer pour se protéger, car il y a des périodes où l’on se protège plus que d’autres. Les gens installaient donc volontiers leur habitat sur des pointes, naturellement défendues du côté de la mer et barrées par des murs du côté de la terre. Ces éperons barrés, je les avais étudiés du côté de la rivière de Crac’h, zone remplie d’habitats néolithiques. Et grâce à l’érosion, j’y ai trouvé de la poterie, des pierres taillées, quelques silex taillés et des pointes de flèche.

Les néolithiques, je les imagine en société agricole, à la fois éleveurs, cultivateurs et producteurs. Ils constituaient l’une des premières sociétés agricoles de nos régions, venant de l’Est, du Proche-Orient ? Des parcours que les scientifiques ont reconstruit pas à pas, au fil des graines et des animaux domestiqués, retraçant la progression de la “révolution néolithique”.

« Les néolithiques étaient prétentieux ! Regardez leurs constructions, considérez l’arrogance de ces hommes face aux autres hommes et face aux dieux. »

Une chose est sûre, une puissance habite les constructions mégalithiques. Elles ont un sens caché et en même temps mystique. C’est d’ailleurs pour cela qu’autant de choses bizarres sont racontées à leur sujet. Elles témoignent de la capacité de l’homme à ressentir l’angoisse de l’existence et celle de la mort, et à l’exprimer. Imprégné de la peur de la mort, l’homme est imprégné du sacré. Je pense d’ailleurs que le premier homme et l’homme religieux, c’est le même. Je ne vois pas de rupture suffisante dans l’histoire de l’homme pour imaginer qu’il était suffisamment différent entre les débuts et aujourd’hui. Et le premier homme devait être imprégné de cette dimension sacrée. C’est pourquoi les alignements, les cromlechs ou les quadrilatères ne peuvent être que des objets de culte, des monuments cultuels.

Une autre chose qui a peuplé ma tête de gosse, c’est cet ensemble puissant qui fait partie du paysage et constitue un paysage en soi. C’est un réseau de sites, certainement créés à des moments successifs, mais qui présente un sens et forme un temple... »